Mentir de bonne foi

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Beaucoup de fins lecteurs pensent -à juste titre- que Javier Marías serait un excellent candidat pour le prix Nobel de littérature. Une opinion que confirme Comme les amours, roman qui, dans tous les pays où il a été traduit, a remporté un vif succès critique, et qui paraît aujourd’hui en France.

Si vous n’avez aucun goût pour l’analyse psychique, si les recoins ombreux de l’âme humaine ont peu d’attrait pour vous, vous passerez votre chemin. Mais si ce n’est pas le cas et si vous n’avez jamais ouvert le moindre ouvrage de Javier Marías -l’auteur d‘Un coeur si blanc et de Demain dans la bataille pense à moi (Rivages, 1997 et 1998)-, il serait dommage de rater cette occasion. Une grandiose porte d’entrée dans l’univers subtil, intelligent et raffiné d’un envoûteur hors pair, né à Madrid en 1951, et devenu sans conteste l’un des meilleurs stylistes espagnols.

Au premier abord, rien de spectaculaire. Une simple histoire d’amour accrochée à un fait divers. Une vaste étude sur des thèmes classiques: raison et sentiments, trahison et loyauté, destinée et libre arbitre… Dès les premières pages, la narratrice observe un couple. Dans la vie professionnelle, María Dolz est éditrice. Elle a pour habitude de prendre chaque matin son petit déjeuner dans un café proche de son bureau et d’y fixer son attention sur ce couple inconnu. Miguel Desvern et Luisa Alday sont mari et femme. Un couple régulier, mais qui “rit, parle, plaisante et se stimule” d’une manière qui semble ne laisser aucune place à l’usure des jours.

Est-ce cela qui fascine tant María? Cette habileté qu’ont certains à s’amuser de la vie et à préserver dans leur regard cette lueur confiante et rieuse qu’elle décèle chez Miguel et Luisa? Un jour pourtant, le couple ne vient pas et l’éditrice apprend par la presse que Miguel a été assassiné par un fou au sortir de sa voiture. Même si elle ne lui a jamais parlé, María décide de se rapprocher de Luisa, la veuve inconsolable. Dans son entourage, elle fait bientôt la connaissance de Javier Díaz-Varela, que Luisa lui présente comme “le meilleur ami de Miguel”. Mais tout cela serait trop simple. Lorsque María et Javier deviennent amants, María comprend que les liens qui unissent Luisa à l’ex-meilleur ami de son défunt mari ne sont pas, loin de là, sans ambiguïté. Et tout cela jette soudain un éclairage fondamentalement différent sur le couple et son passé.

L’épaisseur de l’ombre

Que Varela soit un menteur et même peut-être un assassin, le lecteur s’en doute assez vite. Mais qu’importe. Ce qui compte chez Javier Marías, ce n’est jamais l’histoire à la lettre – même si celle-ci est ici si prenante qu’on ne peut s’empêcher de tourner les pages. Non, c’est plutôt les mille possibilités de récits qui sont en germe. Latents. Comme des ramifications silencieuses de l’histoire principale. C’est le cheminement infiniment complexe et troublant de la pensée. Le silence. Les mensonges. Toute cette machinerie lourde que l’on voit se mettre en branle dans les cerveaux des personnages afin que chacun puisse arriver à se mentir à lui-même en toute bonne foi. Que sommes-nous capables de faire et de justifier par amour? De quoi parvenons-nous à nous convaincre? Sur quelles trahisons et quelles impostures sommes-nous prêts à fermer les yeux?

Fermer les yeux. La littérature est là au contraire pour les déssiller. “Elle nous aide à penser ce que l’on n’ose pas penser en temps normal”, dit Marías, de passage à Paris. Après réflexion, il ajoute: “Faulkner s’interrogeait sur le pouvoir de la littérature. Et il disait à peu près ceci: “Ecrire, c’est comme craquer une allumette au milieu de la nuit, en plein milieu d’un bois.” Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.”

Javier Marías a refusé le Premio nacional de narrativa (“Prix national du roman”, doté de 20.000 euros) attribué à Comme les amours“L’Etat venait de suspendre ses aides aux bibliothèques, je trouvais cela déplacé”, dit-il. Espérons, si on le lui proposait un jour, qu’il ne dirait pas non aux jurés de l’Académie Nobel.

FLORENCE NOIVILLE

Le Monde des Livres, 18 décembre 2013

Le Monde (édition papier), 4 octobre 2013