Reseñas de ‘Comme les amours’

Javier Marías: ce qui se passe après la mort

A13873Javier Marías ne fait partie de ces écrivains prolixes qui publient un livre par an avec la régularité d’un métronome. Plus de trois ans se sont écoulés depuis le dernier volume de sa trilogie, Ton visage demain, dont la publication s’était étalée sur sept années. Mais chacun de ses ouvrages compte, et ce n’est pas sans raison qu’il est considéré comme une figure majeure de la littérature espagnole et européenne, déjà plusieurs fois cité sur la liste des nobélisables.

Fait rare, la narratrice de son dernier ouvrage est une femme. Chaque matin, l’éditrice María Dolz prend son petit déjeuner dans le même café, et chaque matin, elle observe à la dérobée un couple qui irradie de gaité, de complicité et de tendresse. Ce rendez-vous matinal avec des inconnus se met à prendre de plus en plus de place, non pas dans sa vie puisque la “rencontre” ne dure que quelques brefs instants, mais dans sa tête ; le couple représente en effet pour elle comme une promesse de bonheur, comme la confirmation que la félicité à deux, pour rare qu’elle soit, est néanmoins possible. María attend donc avec impatience de les retrouver à la même table, à la même heure, et elle puise dans le spectacle de leurs échanges du réconfort et de la quiétude. Jusqu’au jour où la femme attend son époux pendant vingt minutes, étonnée mais sans crainte ; puis son téléphone sonne et le monde s’écroule. María apprendra plus tard – car jusqu’à cet instant elle ne sait rien de l’identité des deux personnages – que son mari, Miguel Desvern, riche héritier d’une compagnie de production cinématographique, a été sauvagement assassiné par un déséquilibré sur un parking. Bouleversée, elle décide de prendre contact avec sa veuve, dévastée par la tragédie stupide qui a détruit son monde de façon accidentelle, puisqu’à l’évidence, il n’y avait aucune raison particulière que l’homme s’en prenne à Miguel Desvern, et que seul un funeste hasard a voulu que ce soit sur lui que le fou s’acharne avec son couteau. Dans l’entourage de Luisa – l’épouse éplorée – il y a le meilleur ami de Desvern, Javier Díaz-Varela, dont María tombe amoureuse, bien qu’elle se soit rapidement aperçue que les liens de ce dernier avec la jeune veuve sont des plus ambigus. María va progressivement être amenée à envisager différemment le passé du couple idéal et à remettre en cause le rôle du hasard dans la mort de Desvern.

Comme souvent dans l’univers romanesque de Marías, on retrouve les thèmes qui lui sont chers : la fonction du secret, le doute comme moteur narratif, le mariage et la mise en tension de l’amour qui en résulte, le rôle central de la trahison, la tromperie et la lâcheté dans les rapports humains. On retrouve aussi sa phrase ample et complexe – fréquemment rapprochée de celle de Proust – avec sa qualité particulière, à la fois introspective et digressive, qui a pour fonction de sonder les infinies nuances des mouvements de l’âme à la manière d’un sismographe ultra-sensible. Le roman avance par vagues d’hypothèses successives, et chaque étape dévoile un peu davantage les ressorts de l’histoire racontée, tout en jetant de nouvelles ombres sur les personnages et leurs motivations. C’est cela qui, après un début un peu lent, et par moments trop bavard, finit par accrocher le lecteur et le tenir en haleine jusqu’au dénouement final. Dénouement qui toutefois ne lève pas complètement les incertitudes, puisqu’à l’évidence, comme il arrive souvent dans la vie, il faut que le lecteur choisisse entre plusieurs interprétations possibles des événements.

ECCH PortadaDans ses romans, Marías dialogue fréquemment avec Shakespeare et certains de ses ouvrages sont comme des hommages à l’immense écrivain. Ici, c’est avec un autre géant de la littérature qu’il instaure le dialogue, puisque Le colonel Chabert de Balzac tient une place de choix dans Comme les amours. La figure du disparu exemplaire que l’on pleure longtemps, mais dont l’absence finit par être si bien comblée que sa réapparition devient terriblement encombrante pour les siens, est ici le fil conducteur du récit. “Les morts ont donc bien tort de revenir”, écrit Balzac, et Marías déploie avec brio tous les plis contenus dans cette affirmation pour en offrir une relecture moderne. “Ce qui se passe dans les romans n’a pas d’importance et on l’oublie une fois qu’ils sont finis. Ce sont les possibilités et les idées qu’ils nous inoculent et nous apportent à travers leurs cas imaginaires qui sont intéressantes, on s’en souvient plus nettement que des événements réels et on en tient compte” dit Díaz-Varela à María au cours de l’une de leurs rencontres. On restera longuement imprégné par les possibilités et les idées que nous a inoculées Marías dans ce roman dense et troublant, qui aborde la mort par son versant sud.

GEORGIA MAKHLOUF

Le Huffington Post/Le Monde, 11 octobre 2013

Reseñas en papel:

Le temps retrouvé selon Javier Marías
ERIC NEUHOFF
Le Figaro Littéraire, 18 septembre 2013

Mentir de bonne foi
FLORENCE NOIVILLE
Le Monde, 4 octobre 2013

Avec de faiblesse
ARIANE SENGER
Transfuge, 13 octobre 2013

Romance madrilène
ANDRÉ CLAVEL
Lire, 13 octobre 2013