Crítica de ‘Comme les amours’

A13873Javier Marias, crime de beauté

Que les murs aient des oreilles ou que les oreilles n’aient pas de paupières, les romans de Javier Marias entretiennent un rapport particulier avec «le champ auditif». Il y a ce qu’on dit et que les autres ne devraient pas entendre et, surtout, ce que les autres disent et qu’il aurait mieux valu ne pas entendre. Comme les amours (titre original :Los Enamoramientos) est le premier roman en un volume de l’Espagnol né en 1951 traduit depuis Dans le dos noir du temps en 2000 (Rivages), après les trois tomes de Ton visage demain (Gallimard). On y retrouve le charme narratif et intellectuel propre à Javier Marias, quand les pensées et interprétations des personnages sont elles-mêmes créatrices de romanesque, envahissant l’intrigue. Non pour la détruire ou la diminuer mais pour la faire mieux avancer. Comme il est répété dans le texte, «ce qui arrive dans les romans n’a pas d’importance et on l’oublie, une fois qu’ils sont finis. Ce sont les possibilités et les idées qu’ils nous inoculent et nous apportent à travers leurs cas imaginaires qui sont intéressantes». Avant, les sirènes des ambulances, de la police ou des pompiers poussaient les gens à la fenêtre, quand elles n’étaient pas trop fréquentes. «A présent plus personne ne regarde au-dehors, nous attendons qu’elles s’éloignent et qu’elles sortent le malade, l’accidenté, le blessé, le presque mort de notre champ auditif, afin qu’ainsi elles ne nous concernent plus ni ne nous mettent les nerfs à vif.» Mais il y a une femme dont le mari vient d’être assassiné, alors les sirènes d’urgence la concernent. Et il y a la narratrice qui va entendre ce qui n’aurait jamais dû siffler à ses oreilles, alors tout récit la concerne. Les romans, à travers Balzac et Dumas, le Colonel Chabert et les Trois Mousquetaires, ont inoculé quelque chose de particulier dans le nouveau roman de Javier Marias (il faut aussi prendre en compte une phrase de Macbeth, ce n’est pas la première fois que l’auteur utilise Shakespeare dans ses fictions).

Il y a donc un meurtre dès la première page. L’homme du couple si resplendissant que la narratrice l’a remarqué au café est assassiné par un déséquilibré, sans doute par erreur. Mais cette énigme plus grande qu’il n’y paraît n’est pas le sujet du roman. Ce dont il s’agit est la place respective des morts et des vivants, d’où le recours au colonel Chabert,«celui qui est mort à Eylau» et dont la réapparition provoque autant de catastrophes que l’avait fait sa disparition. «C’est un meurtre, pas davantage», dit Athos quand il exécute Milady dans le consensus. Un meurtre, c’est quelque chose qui arrive, doit en arriver à se dire le meurtrier qui «ne voit plus l’assassinat comme une monstrueuse exception ou une tragique erreur, mais comme une ressource supplémentaire que procure la vie aux plus audacieux et résistants».Tout le monde connaît ces basculements plus vitaux que moraux et celle qui n’imaginait pas son existence sans tel homme finit par surmonter sa disparition. Eh bien, cela va plus loin. «Il y en a peu, mais il y a des gens comme ça, des gens qui s’impatientent et qui s’ennuient dans le malheur, avec lesquels ce dernier a peu d’avenir, même si, de toute évidence et objectivement, il s’est acharné sur eux durant un certain temps. […] Mais ils sont destinés à s’en débarrasser rapidement et sans y mettre une grande détermination, par une sorte d’incompatibilité.» Il faut compter avec le «caractère», celui des amoureux comme celui des assassins.

Les morts, on peut normalement les regretter «en toute sécurité», certains qu’ils ne vont pas ressusciter. Les journalistes le savent qui peuvent «commettre des titres comme “Décès du dernier génie du piano” ou “La dernière légende du cinéma s’est éteinte”, comme s’ils célébraient avec ravissement qu’enfin il n’y en a plus et qu’il n’y en aura plus, qu’avec le décès du jour nous nous délivrons de l’universel cauchemar comme quoi il existe des gens supérieurs ou particulièrement doués que nous admirons à nos dépens» (l’humour de Javier Marias s’exerce aussi sur les écrivains, la narratrice travaillant dans une maison d’édition). Le mystère de la mort n’est pas tant le moment que «le bon moment»«”Notre époque est étrange”, pensai-je. “On se permet de parler de tout et on écoute tout le monde, quoi qu’aient fait les gens, et pas seulement afin qu’ils se défendent, mais comme si le récit de leurs atrocités avait en soi un intérêt”.» Et la narratrice ne peut y contrevenir puisqu’elle est dans cette époque et qu’elle n’en est qu’«un pion». Elle fait partie de ceux, «chaque jour moins nombreux», qui ont la délation en aversion et préfèrent «parfois être injustes et qu’une chose reste impunie plutôt que de nous voir en délateurs, nous ne pouvons le supporter – au bout du compte la justice n’est pas notre affaire, nous n’avons pas à agir d’office». Il ne faut pas se «formaliser» que les choses se fassent «faute de mieux», fût-ce le choix d’une amoureuse.

MATHIEU LINDON

Libération, 28 août 2013

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Le grand retour de Javier Marías

MICHEL SCHNEIDER

Le Point, 22 août 2013